Décès de travailleurs, siège fantôme et accusations de corruption : le groupe pétrolier Perenco dans les faits
Washington, DC – Un nouveau rapport d’EIA (Environmental Investigation Agency US), Mort à huis clos, montre comment le contrôle exercé par la société française du groupe Perenco a joué un rôle central dans la mort de six travailleurs – l’accident offshore le plus meurtrier jamais signalé en Afrique – et met en lumière la dissimulation de l’accident mortel au moyen de possibles pressions sur un témoin, de l’obstruction faite aux auditeurs et d’un pots-de-vin présumé de 65,000 dollars américains. Les conclusions d’EIA, basées sur plus de quatre ans d’enquête comprenant des entretiens avec des lanceurs d’alerte, des entretiens sous couverture et l’analyse de données, contredisent la présentation que le groupe Perenco donne de son propre fonctionnement; une présentation qui a permis au groupe d’échapper jusqu’à présent aux conséquences juridiques de cas allégués de pollution, de violations des droits humains et de violations du droit du travail. À ce jour, les familles des victimes africaines n’ont pas été indemnisées. La famille du responsable français aurait, selon une source proche du dossier, reçu près de 10 millions de dollars américains en dédommagement et pour son silence. Le journal français Le Monde a publié un dossier d’enquête spécial sur cette affaire.
Le groupe Perenco est l’une des plus grandes multinationales pétrolières et gazières au monde. Fondée par le Français Hubert Perrodo en 1975, l’entreprise s’est spécialisée dans l’exploitation d’actifs en fin de vie en minimisant les coûts de production Le groupe Perenco, qui a d’abord testé ce modèle au Gabon, opère aujourd’hui dans quatorze pays riches en pétrole et en gaz. Cette approche a permis au fils d’Hubert Perrodo, François Perrodo, qui préside actuellement la société, de devenir l’une des personnes les plus riches de France.
Ces dernières années, ce modèle de production à faibles coûts a conduit l’entreprise à être accusée d’atteintes répétées à l’environnement, au droit du travail et aux droits humains dans la quasi totalité des pays où elle opère – concernant notamment la fuite de 300 000 barils au Gabon, un lobbying contre la création d’une réserve autochtone au Pérou, la pollution chronique de l’air, de l’eau et du sol en RDC, des dommages environnementaux dans la plus grande zone humide protégée d’Amérique centrale et une fuite dans le port de Poole au Royaume-Uni en 2023.
L’un des incidents les plus tragiques de l’histoire de l’entreprise s’est produit en mars 2024, lorsqu’une explosion sur la plateforme pétrolière de Becuna, au large des côtes du Gabon, a entraîné la mort de six travailleurs. Les enquêteurs d’EIA ont appris que dans les semaines précédant l’explosion, ces travailleurs avaient reçu l’ordre d’ignorer de nombreuses dangereuses remontées de pétrole et de poursuivre les opérations de maintenance coûte que coûte afin d’éviter des pertes financières pour le groupe Perenco. Selon l’enquête d’EIA, les preuves de ces remontées ont été omises des rapports techniques compilés par le directeur du site, sur ordre de la direction à Paris.
Craignant pour leurs vies, plusieurs travailleurs avaient demandé à être transférés sur une autre plateforme. Les lanceurs d’alerte, qui ont parlé aux enquêteurs d’EIA sous couvert d’anonymat par crainte de représailles, ont affirmé que la direction de l’entreprise au Royaume-Uni et en France exerce une pression intense sur ses travailleurs pour maximiser la production, mais investit peu dans les infrastructures. Ils ont décrit unanimement une culture du travail toxique au sein des filiales opérationnelles du groupe Perenco dû aux pressions constantes venant du siège londonien et parisien pour maintenir la production coûte que coûte.
Selon les conclusions d’EIA, il semble qu’à la suite de l’accident, les travailleurs se soient débarrassés de manière inappropriée des restes humains et de toutes preuves sur la plateforme, en violation apparente des normes internationales, tandis que la direction du groupe Perenco aurait intimidé un témoin de la catastrophe et corrompu un procureur chargé de l’affaire au Gabon. Pendant ce temps, François Perrodo, le président du groupe, participait à plusieurs courses automobiles avant de se rendre au Gabon en mai 2024.
« La détermination du groupe Perenco à extraire du pétrole quel qu’en soit le coût pour les travailleurs, les communautés riveraines et les écosystèmes doit être corrigée au plus tôt, explique Alexander von Bismarck, directeur exécutif de l’EIA US. Au Gabon comme ailleurs, leurs actes sont lourds de conséquences sociales et environnementales. Aucune entreprise n’est au-dessus de la loi et les décideurs du groupe doivent être appelés à rendre des comptes pour leurs actes. »
L’enquête d’EIA révèle en outre qu’à ce jour, les familles des victimes africaines n’ont pas été indemnisées. La famille du responsable de l’opération, un expert pétrolier français qui a lui aussi péri dans l’accident, aurait reçu approximativement 10 millions de dollars américains en compensation et contre la signature d’un contrat de confidentialité. De multiples sources ont également affirmé que les conclusions d’un rapport d’audit commandité par le gouvernement ont été cachées au président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema et aux membres clés de son cabinet.
Au fil des ans, le groupe Perenco s’est soustrait à l’obligation de rendre des comptes en affirmant que la centaine de filiales que compte le groupe seraient entièrement autonomes et indépendantes. Les experts consultés par EIA estiment que ce concept, en particulier dans un secteur aussi capitalistique que l’industrie pétrolière et gazière, n’a aucun sens. « À ma connaissance, certains aspects essentiels au niveau du groupe, comme le financement, la planification budgétaire, l’investissement stratégique, etc. ne peuvent tout simplement pas être traités au niveau des filiales pour un groupe de cette taille, affirme David Collis, professeur à la Harvard Business School. Ce serait une première dans le secteur de l’énergie. Une coordination étroitement contrôlée des filiales de production, émanant d’un centre de décision centralisé, doit exister. »
L’enquête d’EIA montre que presque toutes les décisions importantes d’ordre opérationnel, stratégique, financier et en matière de ressources humaines sont prises au niveau des sociétés basées au Royaume-Uni et en France. Un ancien directeur pays du groupe Perenco a expliqué aux enquêteurs d’EIA que bien que les directeurs de filiales peuvent « conseiller » ou apporter leur contribution, en pratique une fois qu’une décision est prise par les sièges de Paris et de Londres, « c’est votre nouvelle direction ».
EIA demande au gouvernement gabonais de mettre en place un groupe de travail, sous l’autorité de la présidence gabonaise, afin d’enquêter sur l’accident et son éventuelle dissimulation, et d’exiger une indemnisation immédiate pour les familles des victimes. EIA demande au gouvernement français d’enquêter sur l’implication de la société Perenco France dans l’accident de la plateforme Becuna au Gabon et ses conséquences.
Bien qu’EIA ait offert au groupe Perenco la possibilité de répondre aux conclusions de son enquête et offrir leurs commentaires, l’avocat du groupe a répondu par écrit de la manière suivante: « Compte tenu du calendrier, du caractère partial et préjudiciable de vos questions, ainsi que de certaines hypothèses explicites ou implicites sous-jacentes à celles-ci, mon client s’abstiendra de tout commentaire. » Dans cette lettre, l’avocat du groupe Perenco n’a identifié aucune conclusion spécifique erronée ou partiale. La réponse écrite du groupe Perenco est incluse en annexe du rapport.
Contact:
Luke Allen, Senior Africa Programs Campaigner, EIA US, [email protected]
Holly Koch, Communications & Media Lead, EIA US, [email protected]

